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Le Mandala et ses figures dans la modernité artistique

Marie-Aline Villard

L’expérience du circulaire chez Henri Michaux : pratique de la réconciliation ?

Résumé

Réfléchir à la figure du cercle dans l’œuvre littéraire et artistique, nous amène à la considérer dans ses relations avec la corporéité, le temps, l’espace et le mouvement, de par l’emprise qu’elle peut déclencher et sa forme de conciliation des opposés. Nous montrerons comment l’expérience du circulaire chez Michaux poète/plasticien peut se comprendre à l’aune d’un rejet de la représentation au profit de l’activité. Ce rejet semble s’inscrire dans le projet de réconcilier l’art à la vie en éprouvant le mouvement même, en plongeant dans les profondeurs de la genèse du soi. Il s’agira d’observer comment le « faire du cercle » devient une expérience pluridimensionnelle, tant dans le tracer (les dessins d’enfants) que dans la pratique musicale (jusqu’à concevoir l’existence d’un schéma dynamique inédit : le « mandala musical », au moyen d’une sanza). Jusqu’où peut mener l’expérience du circulaire et que nous apprend-elle sur notre perception de l’espace ? De quoi se joue-t-elle ?

Abstract

The circle figure in the literary and artistic work, lead us to focus on its relations with the « corporéité », time, space and movement, because of the grip which it may trigger and its shape which gather together the opposite. We shall demonstrate how the circular experience of Michaux poet/ visual artist can be understood according to his rejection of representation for the benefit of the activity. This rejection seems to join the project to reconcile art and life by experiencing the movement and by diving into depths of human psyche. We shall observe how the circle experience becomes multidimensional, both in draw lines (children’s drawings) and musical practice (as with the dynamic pattern “musical mandala” existing by the sanza play). Finally what do the circular experience brings us to our space perception ?

Texte intégral

« Emprise

seuls les cercles font le tour

le tour d’on ne sait quoi

de tout

du connu, de l’inconnu qui passe

qui vient, qui est venu,

et va revenir1 »

Avec Michaux, il est « impossible de ne pas sentir qu’il s’est engagé, pour une interminable quête, dans l’ordre de la prélogique humaine, dans l’ordre de ce qui a précédé la logique et le langage2 ». Cette « interminable quête » comme l’a nommée Lawrence Durrell, est traversée d’expériences en lien avec le mouvement. Il réalise ainsi une « sorte de poésie3 » qui expérimente les traits et les sons à la quête d’un milieu qu’il semble se créer à mesure, à la recherche d’une écriture qui ne contredise ni le geste ni « l’espace du dedans4 ».

On ne pourra que constater les différents terrains expérimentés (écriture, peinture, musique) et son intérêt pour tout ce qui relève des commencements, moments où la logique et le langage sont au début de la structuration de l’être. Au point de départ de sa démarche, la remise en cause de l’ego tout puissant qui doit être érodé ou détrôné afin d’être relancé, pour espérer renaître à soi. Michaux a choisi de rester au plus près du geste en s’en remettant à l’expérience du mouvement même, inscrivant ainsi la problématique du cercle dont il sera question ici, dans une dynamique.

Nous commencerons par examiner son observation des dessins d’enfants, ces derniers traçant spontanément et incessamment des cercles. Nous montrerons l’enjeu du « faire du cercle5 » et verrons en quoi le statut de circonférence unidimensionnelle est largement dépassé, car la partie suivante sur la musique, dégagera en définitive l’activité du cercle, liée à la plongée dans la vie coenesthésique. Cette activité n’est-elle pas reliée à un processus de (re)naissance à soi ? Qu’est-ce qui à la fois se projette et s’éprouve dans le « faire du cercle » ? Quel espace crée-t-il ? Réfléchir à l’expérience du circulaire chez Michaux, c’est interroger ce qui prend la forme du cercle dans son œuvre et c’est considérer sa recherche des « traces des associations spatiales6 » qui rendent indivisibles la corporéité à l’expérience de l’espace. Mais comment retrouver ces liens, si ce n’est en descendant profondément dans la genèse du corps, au moment où tout était encore lié ? Notre développement cherchera à voir en quoi l’expérience du circulaire chez Michaux se comprend à l’aune de sa critique de la représentation au profit de l’activité, où il s’agit d’arriver à saisir le mouvement sous la représentation, afin de mieux (re)concilier l’art à la vie.

Tracer le cercle : faire un monde d’unité provisoire ou comment jouer le jeu infini de l’appartenance au monde

Dans sa quête des commencements qui vise une anthropologie des formes et non pas une nostalgie des origines7, Michaux s’intéresse aux formes spontanées qui apparaissent chez l’Homme. Michaux comme ses contemporains (Klee, Picasso, Matisse etc.) se tourne par conséquent vers les dessins d’enfants, redécouverts pour leur universalité due à leur manifestation d’une créativité libre de superstructures culturelles. Ces derniers n’ont suscité l’intérêt des artistes qu’au début du XXe siècle. Le peintre Kandinsky le premier proposa à l’Exposition Universelle de 1900 une exposition de dessins d’enfants. Conjointement à cet intérêt pour les débuts de l’expression, la découverte des « arts premiers » pousse l’Homme à se retourner sur l’origine de son expression graphique en se nourrissant entre autres des travaux en paléontologie. Toutefois, le fait que les dessins d’enfants aient été mis en lumière par des artistes, prête à confusion en les faisant prendre directement pour de l’art, ce qui contribue à nourrir un fantasme de l’origine ; tant on sait pourtant que l’enfant n’a pas pour objectif de créer une œuvre. En outre, d’un point de vue psychologique et psychanalytique l’enfant en dessinant « crée le monde auquel il se met. Il se fait naître8 ». Y percevoir le « cheminement qui mène de la pulsion à la conscience » permet de découvrir dans ces dessins, le développement du « petit d’homme9 » qui se construit à mesure que son geste s’affirme. Pour Michaux comme pour les spécialistes des dessins d’enfants, ces tracés ne sont pas des gribouillages, mais sont incontestablement « la manifestation d’une mémoire des rythmes particulièrement révélatrice de la manière dont naît la symbolisation10 ». Michaux condamnait d’ailleurs la cécité de l’adulte ne cherchant que la perfection : « Il les appelle gribouillis, n’y voit pas le principal, l’élan, le geste, le parcours, la découverte, la reproduction exaltante de l’événement circulaire, où une main encore faible, inexpérimentée, s’affermit11 ».

Désirs de circularité

Michaux évoque d’abord l’enfance pour sa temporalité non aliénée et insoumise aux lois de la communication, puisque l’enfant est celui qui ne parle pas. L’adulte serait à la longue dépossédé de ce « temps physiologiquement crée par une autre combustion, par un autre rythme sanguin et respiratoire, par une autre vitesse de cicatrisation », car « l’homme a une détestable mémoire du cénesthésique12 ». La cénesthésie ou cœnesthésie est rappelons-le, la perception interne du corps propre ou encore la sensation globale que l’on a de notre corps animé par lui-même. Elle résulte d’un ensemble de sensations internes et relève de ce fait de la sphère de l’endogène, soit littéralement de ce qui est « né dans la maison », donc dans le corps. L’endogène demeure « ce qu’il y a de plus profond et plus primitif en nous, le fondement de toutes nos expériences vécues13 ». Bien que l’adulte ait été enfant, il a perdu pour Michaux « ce je ne sais quoi qui liait tout14 » ; il a pour ainsi dire perdu le souvenir des « contenus » endogènes qui sont éprouvés par la corporéité. Ce « je ne sais quoi » est ici justement porté par la réalisation du cercle, qui joue le rôle de médiateur, garant d’un certain maintien du lien avec les expériences vécues liées au temps et à l’espace.

Remarquant la place primordiale accordée au cercle dans les dessins d’enfants (« L’enfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie, va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres. Plein d’allant, il en fait, en refait, ne s’arrête plus15 »), Michaux y entrevoit une forme de réconciliation de l’art à la vie, légitimée par l’absence de volonté qu’aurait l’enfant de faire de l’art. Sa spontanéité serait garante de la véracité de son engagement (« Volonté, mort de l’art16 »). Michaux en retire le désir de se libérer de toute intention esthétique, qui voudrait absolument faire image en se lovant dans une forme a priori. Les cercles désordonnés tracés par l’enfant, seraient ce qu’il y a de plus véritable, de par leur animation par les profondeurs et non par la pensée rationalisante. Par conséquent, le poète/plasticien y perçoit un moment du développement humain où la volonté de représenter n’a pas eu ce rôle mortifère qu’il a tant décrié, au point qu’il en déduise que ces tracés d’enfant présentent par leurs cercles infinis « la vie même, la vie dans la vie17 ».

Nous connaissons l’intérêt que portait Michaux aux sciences de son époque18. S’il se penche sur ce type de dessins